Les outils numériques de crowdsourcing permettent aux citoyens de contribuer à la fabrique urbaine en produisant des données, avis et idées sur la ville. Dans une logique collaborative, ils permettraient d’obtenir de meilleures solutions, et d’engager les citoyens dans la vie publique. Ces outils peuvent-ils être mobilisés pour construire et mettre en œuvre un projet de ville durable ? A quelles conditions ?

Le crowdsourcing repose sur une idée simple : utiliser le numérique pour collecter et organiser les contributions d’une foule d’individus « non professionnels » et obtenir ainsi des solutions ou produits innovants. D’abord connu pour son inscription dans un nouvel « Âge de la multitude », et dans les débats autour de cette économie « collaborative » qui bouscule l’économie mondiale en transformant les consommateurs en contributeurs mis en réseau par des plateformes (Amazon, Facebook), le crowdsourcing s’est également incarné dans des exemples emblématiques comme Wikipédia ou Open Street Map.

Le crowdsourcing fait aujourd’hui l’objet de nombreuses expérimentations dans les villes françaises et à l’étranger. Faire appel aux citoyens pour produire de nouvelles informations sur la ville, mieux connaître les usages ou proposer collectivement des solutions et projets : c’est la triple promesse des outils de crowdsourcing urbain. Des outils de signalement de problèmes dans l’espace public (FixMyStreet) aux budgets participatifs (reconquête de la petite ceinture à Paris), en passant par les initiatives de recensement (inventaire biodiversité), de cartographie ou d’évaluation des espaces et infrastructures (se déplacer à vélo), l’expertise du citoyen est sollicitée pour mieux gérer et concevoir la ville.


Comment le crowdsourcing peut-il transformer la ville?

Le crowdsourcing offre tout d’abord une alternative à une vision d’optimisation uniquement technique de la « smart city » gérée par des capteurs et algorithmes. Ce modèle ayant montré ses limites pour transformer les modes de vie vers plus de durabilité, le crowdsourcing remet le citoyen au cœur de la révolution numérique, proposant de combiner innovation technologique et nouvelles pratiques sociales dans la ville.

Les collectivités ont également recours au crowdsourcing dans une logique de transformation de l’action publique, pour répondre aux demandes d’évaluation et démontrer l’efficacité de leurs interventions. Les outils numériques permettent de construire de nouveaux canaux de dialogue et d’interaction entre collectivité et citoyen: FixMyStreet permet de signaler des problèmes à sa collectivité et suivre leur résolution.

Enfin, un nouvel « impératif participatif » explique l’utilisation d’outils numériques pour solliciter et traiter des contributions « expertes » des citoyens, tout en offrant de nouvelles opportunités pour réengager des citoyens exprimant une désaffection pour la politique : idée.paris.fr sollicite ainsi la participation des habitants pour proposer et choisir de nouveaux projets pour la ville.

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Figure 1. Transformer la fabrique de la ville par le crowdsourcing.
Du citoyen-capteur à la co-construction d’un projet urbain

 

Les différents outils de crowdsourcing peuvent contribuer au développement urbain durable à trois niveaux :

  1. la production de données plus riches, en temps réel et plus détaillées peut faciliter l’optimisation et le pilotage des services urbains et donc potentiellement améliorer leur efficacité environnementale. Cela peut passer par une contribution assez passive du citoyen, considéré comme un consommateur/capteur (ex. utilisation des traces Gps pour organiser la voirie) ;

  2. la production de retours d’usages, d’avis, d’évaluation peuvent permettre de mieux ajuster les infrastructures et services urbains aux pratiques et comportements des habitants. On observe par exemple que les projets d’efficacité énergétique dans le bâtiment butent souvent sur une inadéquation entre les systèmes techniques choisis et les modes de vie des habitants, au détriment de la performance environnementale. De même, le changement vers plus de durabilité de la mobilité ou de la gestion des déchets dépend de la capacité des habitants à modifier leurs pratiques quotidiennes et de celle de la collectivité à ajuster au plus près son service et ses systèmes techniques.Les nouvelles données produites par le crowdsourcing peuvent accompagner la collectivité dans la conception de la ville et de ses services, en se connectant mieux aux retours des habitants ;

  3. le crowdsourcing peut être un outil pour la co-production avec les citoyens, le numérique offrant une structure de collaboration pour construire ensemble la ville. Demander aux citoyens de produire des données et idées pour la conception d’un projet, c’est aussi les sensibiliser et les embarquer dans sa mise en œuvre (exemple du budget participatif de la Mairie de Paris), ce qui est décisif pour le développement durable, un projet politique qui doit être porté autant par la collectivité que par les citoyens. Au-delà de l’appropriation, cependant, il s’agira d’ouvrir des opportunités d’empowerment des citoyens, notamment par une meilleure lisibilité de la ville et des responsabilités des acteurs, une ouverture de l’information et des processus de décision, en dépassant la proximité pour construire des visions alternatives au niveau urbain, ou au-delà.

Une nouvelle façon de considérer la ville

Ces trois niveaux, trois manières de considérer le rôle du citoyen, se combinent pour façonner une nouvelle façon de faire la ville à partir des échanges de données. Avec le crowdsourcing, mieux connaître la ville et mieux la coproduire doivent et peuvent aller de pair, en permettant une forme d’engagement complémentaire aux formes plus traditionnelles de participation (vote, dispositifs participatifs présentiels, associations). Un nouvel espace public virtuel, utile au développement urbain durable, peut être inventé.

Cela ne se fera qu’à certaines conditions. L’éducation au numérique et à ses usages devra être une priorité afin que personne ne soit laissé à l’écart de ce mouvement. Les collectivités locales devront de plus aller au-delà d’une simple modernisation des canaux traditionnels d’information et d’interaction, pour réellement reconnaître et mobiliser l’intelligence des habitants. Il faudra également savoir mobiliser des communautés d’usagers, en leur donnant des gages sur l’impact de leur implication, voire même en les rétribuant. Enfin, les villes devront articuler de manière transversale leurs stratégies en termes de numérique, de participation citoyenne et de développement durable dans l’objectif d’une démocratie ouverte.

Au-delà du crowdsourcing, l’enjeu est bien de considérer la ville comme le bien commun de ses habitants. Transparence et ouverture des données semblent donc indispensables : les outils de crowdsourcing comme leurs résultats gagneraient à être organisés selon les modèles de biens communs expérimentés par la révolution numérique, afin de véritablement aller vers la Wikiville !


Pour aller plus loin:
>> lire  Le « crowdsourcing urbain » pour transformer la fabrique de la ville [IB N°06/2016. IDDRI, 2016. 4 P.
>> l’Iddri organise une conférence « Développement durable 2.0 – Le numérique, accélérateur de la transition écologique  ? » le 23 juin 2016 – Plus de renseignements ici

Coordinateur du programme Fabrique urbaine
Chercheure Fabrique Urbaine/ Nouvelle Prospérité

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