L'Iddri en direct des négociations climat

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jeudi 10 décembre 2009

Deux degrés de plus, un demi degré de trop?

L’objectif affiché de la conférence de Copenhague est de limiter la hausse moyenne globale de la température à 2°C - et non de la faire baisser de 2°C, comme l’a récemment déclaré l’eurodéputée Rachida Dati. Le choix de cet objectif de 2°C tient au fait qu’il est difficile de prévoir, en l’état actuel de la science, les impacts qui surviendraient au-delà de cette augmentation de la température : le climat pourrait dès lors devenir potentiellement incontrôlable, notamment en raison des boucles de rétroaction. L’objectif de 2°C est aussi, de l’avis de beaucoup, l’objectif le plus ambitieux que l’on peut raisonnablement envisager d’atteindre. A ce titre, l’objectif de 2°C est devenu l’objectif officiel des négociations, avec la bénédiction du Forum des Economies Majeures.

Derrière cette unanimité de façade, pourtant, tous ne sont pas d’accord. Le 24 octobre dernier, une grande action de mobilisation citoyenne à l’échelon mondial (www.350.org) réclamait une stabilisation de la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre à 350 parties par million (ppm), c’est-à-dire un objectif beaucoup plus ambitieux que celui qui est affiché aujourd’hui - 450 ppm - en lien avec l’objectif de 2°C. Depuis longtemps, l’AOSIS, l’Alliance des Petits Etats Insulaires, réclame que l’objectif retenu soit de 1,5°C et non de 2°C. Pour beaucoup de petites îles, 2°C, c’est déjà trop. Une telle augmentation de la température entraînerait comme conséquence une hausse moyenne du niveau des océans d’un mètre environ, et submergerait donc de nombreux territoires, rendus inhabitables.

Tuvalu, hier, a bruyamment tenté de faire valoir que l’objectif de 2°C condamnait de facto certains territoires. Cette revendication est une posture purement rhétorique: elle n’a aucune chance d’aboutir. Au vu des engagements actuels, il reste de la distance à parcourir pour atteindre l’objectif de 2°C (voir le post: Où en sommes-nous par rapport à l’objectif de 2°C ?). Dans le contexte actuel, l’objectif de 1,5°C est irréaliste. Mais les pays insulaires, soutenus par la société civile, tiennent à rappeler que c’est un demi degré de trop, ce qui est aussi pour eux un moyen de faire monter la pression en ce qui concerne le financement de stratégies d’adaptation qu’ils pourraient mettre en oeuvre. Car même en réduisant de moitié les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici 2050, comme le préconise le GIEC, les chances de limiter l’augmentation de la température à 2°C ne sont que de 50%. C’est-à-dire, au fond, que l’on joue à la roulette russe en laissant trois balles dans le barillet. Tuvalu l’a rappelé hier, et c’était sans doute utile.

mercredi 9 décembre 2009

Une nouvelle étape dans le débat sur les biocarburants ?

Cet après-midi, une rencontre organisée dans le cadre d’un événement parallèle a mis l’accent sur un certain nombre de questions concernant l’utilisation des biocarburants dans le monde. L’événement a présenté un intérêt à deux points de vue : d’une part, les aspects techniques relatifs à la durabilité et à la réelle contribution des biocarburants à la réduction des GES, et, d’autre part, les aspects politiques qui entourent leur utilisation.

Les trois principaux acteurs dans le secteur des biocarburants étaient présents. Le Brésil, représenté par plusieurs diplomates, les États-Unis, représentés par la directrice de l’Agence de protection de l’environnement (EPA), Lisa Jackson, et le marché de la consommation européenne, représenté par le Suédois Martin Larsson. Autour de la table se trouvaient donc les plus grands producteurs (Brésil et États-Unis), les plus gros consommateurs (Brésil, États-Unis et UE), et les principaux obstacles à l’utilisation à grande échelle des biocarburants.

Le thème central a été indubitablement la contribution des biocarburants à l’atténuation du changement climatique et la durabilité du processus de production. Les différentes parties ont présenté des approches très différentes du même sujet.

La position américaine a été conforme au statu quo diplomatique traditionnel : il n’a été question que de la production domestique, avec le même discours repris depuis des mois. Alors que tout le monde s’attendait à ce que Mme Jackson mentionne au moins la décision de l’EPA sur le statut dangereux des GES, elle s’est contentée de répéter que « la sécurité énergétique est l’objectif fondamental d’Obama en matière de biocarburants ». Rien que nous n’ayons déjà entendu, mais c’est au moins une évolution par rapport au concept de sécurité énergétique du temps de l’administration Bush, qui portait davantage sur la « sécurisation » des sources de combustibles fossiles.

La Suède, au nom de l’Union européenne, a évoqué les critères de durabilité de l’UE en matière de biocarburants. L’accent a été mis sur différents domaines, notamment la durabilité sociale et la comptabilité des émissions de GES. Le thème le plus intéressant a cependant été celui du changement indirect d’affectation des terres, ou « ILUC » (de l’anglais Indirect Land Use Change). Le processus est apparu localement, avec le remplacement par des cultures de production d’éthanol d’autres utilisations possibles des terres, telles que l’élevage du bétail en Amazonie. Les modèles actuels tentent de prédire les changements d’affectation des terres à l’échelle internationale. Ce problème, d’une importance vitale pour le débat, est en train de devenir encore plus complexe qu’il ne l’était déjà. De quoi se demander si nous ne sommes pas en train de compliquer les choses pour justifier une position politique.

Mais tout n’est pas sombre pour l’avenir de l’éthanol brésilien. Le fait marquant de la présentation a été une reconnaissance de cette source de combustible ; en conclusion, M. Larsson a déclaré que « nous l’UE ne voyons aucun problème dans l’utilisation de l’éthanol brésilien », en se référant aux mêmes critères de durabilité mentionnés plus tôt. Cela constitue une avancée compte tenu des lourdes connotations politiques qui imprègnent toutes les discussions sur les biocarburants à l’échelle internationale. Le plus grand défi pour la diplomatie brésilienne concerne davantage la communication que les aspects techniques. On assiste à une guerre de territoire entre les différentes sources d’énergie alternatives et l’arme la plus puissante ici est la stratégie de communication, bien plus que de nouvelles solutions technologiques.

Dans l’ensemble, cet événement parallèle brésilien s’est déroulé dans un bon esprit. Lors de la réunion technique, la parole a été donnée à tous les acteurs concernés : secteur privé, écologistes, différents ministères – à l’exception, curieusement, du ministère de l’Environnement ; nous ne pouvons que spéculer sur les raisons qui expliquent cela, et ce sera l’objet d’une discussion ultérieure... Mais le clou de l’événement a été lorsque l’ambassadeur du Brésil a prié tous les Brésiliens de quitter la salle. Pourquoi ? Parce que, selon le service de sécurité de l’ONU, le nombre de personnes présentes dans la salle constituait une menace pour la sécurité. Signe du succès de fréquentation de l’événement, cette demande a mécontenté les Brésiliens ; les plus « chanceux » d’entre eux ont été escortés vers la sortie par l’ancien ministre brésilien et chanteur international Gilberto Gil. Certains Brésiliens ont plaisanté sur le fait qu’ils devenaient enfin des réfugiés environnementaux. Mais les choses se sont bien terminées. La réunion s’est conclue par un acte symbolique caractérisant la volonté du Brésil d’être reconnu comme un acteur mondial majeur : le plus fin des festins dans l’histoire des side events du Bella Center !

Où en sommes-nous par rapport à l’objectif de 2°C ?

Pour avoir une chance raisonnable de limiter l’augmentation des températures à 2°C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre devront être inférieures à 44 Gt CO2eq en 2020. Tandis que nous commençons à négocier ici, à Copenhague, la carte des engagements de réductions des émissions est presque complète. Mais les différentes études qui tentent de faire le bilan des promesses actuelles arrivent à des conclusions différentes.

- Selon Nicholas Stern, le niveau supérieur des engagements correspond à 46 Gt CO2eq.

- Selon le Climate Scoreboard (modèle C-ROAD), les engagements permettent d’atteindre une augmentation de la température de 2,9°C d’ici 2100 et des émissions d’environ 50 Gt CO2eq en 2020.

- Selon le Climate Action Tracker (Ecofys/Climate Analytics), ils correspondent à une augmentation de la température de 3°C d’ici 2100 et de 650 ppm CO2eq.

- Selon le Projet Catalyst, le niveau inférieur des engagements correspond à 54 Gt CO2eq en 2020 et le niveau supérieur à 46.

Si nous ne gardons que le haut de la fourchette, l’écart à combler se situe donc entre 2 et 6 Gt CO2 eq.

Les principales incertitudes pour expliquer les variations entre ces estimations sont les suivantes :

- Émissions provenant de l’UTCATF et des tourbières - Prévisions des croissances économiques des pays en développement - Interprétation des objectifs des pays développés et en développement

Néanmoins, le message est clair :

- Nous sommes encore loin du compte. Il existe toujours un écart important à combler pour garantir la cohérence entre les engagements à court terme et l’objectif à long terme. - Si les pays s’en tiennent au niveau inférieur de leur engagement, nous allons définitivement rater l’objectif de 2°C.

- Les pays doivent donc atteindre le niveau supérieur de leur engagement. Mobiliser et fournir un soutien approprié sera la clé pour permettre aux pays en développement de parvenir à ce niveau supérieur.

- Il existe de nombreuses façons de combler l’écart restant : la réduction des émissions provenant des transports aériens et maritimes (« bunkers »), l’augmentation des objectifs des pays développés et en développement (sachant que certains ne correspondent qu’au maintien du statu quo), etc.

- Dans tous les cas, l’accord de Copenhague devra prévoir une clause de révision en 2014 ou 2015 (peu après le 5e rapport du GIEC), se fondant sur des données scientifiques et l’évaluation de la performance des politiques et des mesures par rapport aux objectifs.

lundi 7 décembre 2009

Les objectifs chiffrés de la Chine : Qu’est-ce qu'ils signifient ? Sont-ils suffisants ?

La Chine a annoncé il y a quelques jours son objectif quantifié de réduction de ses émissions : une réduction de 40 à 45% de l’intensité en carbone entre 2005 et 2020. Cet objectif étant exprimé en termes de diminution de l’intensité en carbone, et non de diminution – ou d’augmentation – absolue des émissions de GES, il est plus difficile à analyser.

Qu’est-ce que cela signifie ?

Appelons les émissions « E », le produit intérieur brut « PIB », l’année 2005 « 1 » et l’année 2020 « 2 ».

Prenons l’hypothèse supérieure de l’engagement chinois : une diminution de 45% de l’intensité en carbone :

(I) (E /PIB)2 = (E/PIB)1 * 0,55

Supposons que la croissance chinoise soit de 8% par an pendant la période 2005-2020 :

(II) (PIB)2 = (PIB)1 * (1,08)^15

Puis:

(I) + (II) ⇨ E2 / E1 = (1,08)^15 * 0,55 = 1,74

Cela signifie que les émissions de carbone chinoises devraient augmenter de 74% entre 2005 et 2020.

Par souci de simplicité, considérons que les émissions de CO2 chinoises sont équivalentes à celles de GES. Cela n’est pas tout à fait correct, mais les émissions de CO2 représentent la part du lion des émissions chinoises de GES, ce n’est donc pas complètement faux. Les émissions chinoises de GES étaient de 7,219 GtCO2eq en 2005.

Ainsi, avec une croissance du PIB de 8%, et une baisse d’intensité en carbone de 45%, les émissions de GES atteindraient environ 12,6 GtCO2eq en 2020.

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Source: WRI

Est-ce suffisant ?

Il serait inutile d’essayer de déterminer si oui ou non l’engagement chinois place le pays dans la fourchette de -15 à -30% de l’écart par rapport au maintien du statu quo (business as usual, BAU) en 2020. Cette fourchette est devenue célèbre après la publication d’un article par Den Elzen et Hohne. Ils ont essayé de quantifier « l’écart substantiel par rapport au niveau de référence », mentionné dans l’encadré 13.7 du rapport GIEC RE4 GT III, résultant d’un objectif global de réduction des émissions de -50 à -80% en 2050 par rapport à 1990 et d’un objectif de réduction des émissions des pays développés de -25 à -40% en 2020 par rapport à 1990. Mais le concept d’écart par rapport au maintien du statu quo est en quelque sorte sans intérêt, car il existe presque autant de projections d’émissions que d’équipe d’experts les réalisant.

Il est plus utile d’examiner la contribution chinoise aux émissions mondiales. Selon Nicholas Stern, la stabilisation de la concentration en GES à 500 ppm – qui nous donnerait 56% de chance de limiter l’augmentation de la température à 3 ° C au-dessus des niveaux préindustriels – requiert les niveaux d’émissions mondiales suivants: 20 GtCOeq en 2050, 35 GtCO2eq en 2030 et entre 44 et 48 GtCO2eq en 2020. Sur cette base, la question est alors : à quel niveau les différents pays doivent-ils et peuvent-ils contribuer à ces émissions mondiales ?

Nicholas Stern propose un calcul brutal qui offre une aide précieuse pour répondre à cette question. Il représente le monde de la manière suivante : les États-Unis, l’UE et le Japon (qui ont des intensités d’émissions similaires), le Brésil et le Japon (confrontés aux mêmes enjeux de déforestation), la Chine, l’Inde, et le reste du monde. Il propose plusieurs scénarios, tous aboutissant à 35 GtCO2eq en 2030. Un seul est réaliste, car il laisse suffisamment de place pour les émissions du reste du monde : l’Inde réduit ses émissions par rapport au PIB par un facteur 2 et les États-Unis, l’UE et le Japon, le Brésil et l’Indonésie, la Chine, les réduisent par un facteur 4. Sur cette base, la question est alors : comment cela se traduit-il en 2020 ?

Là encore, Nicholas Stern propose plusieurs scénarios, aboutissant à 44 ou 48 GtCO2eq en 2020. Voyons simplement comment cela se traduit pour la Chine. La Chine doit réduire ses émissions par rapport au PIB soit par un facteur 1,5 – pour le scénario à 44 GtCO2eq –, soit par un facteur 2 – pour le scénario à 48 GtCO2eq – d’ici 2020. Sur cette base, les émissions chinoises se situent entre 7,9 et 11,6 GtCO2eq.

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Source: Lord Stern’s lecture at Columbia University

Nous pouvons maintenant conclure. À partir de l’hypothèse suivant laquelle la croissance chinoise serait de 8% par an pendant la période 2005-2020, l’objectif chinois de réduction de l’intensité en carbone de 40 à 45%, tout en étant relativement ambitieux, n’est pas encore vraiment suffisant. Il convient de noter toutefois que la réduction de 40 à 45% de l’intensité en carbone n’est pas le seul engagement pris par la Chine jusqu’à présent. Le Président Hu Jintao a notamment annoncé, dans son discours à l’Assemblée de l’ONU à New York le 22 septembre 2009, que la Chine augmenterait son taux de couverture forestière de 40 millions d’hectares et son volume forestier de 1,3 millions de mètres cubes en 2020 par rapport à 2005 : ces mesures complémentaires permettront des réductions d’émissions supplémentaires.

Finalement, on pourrait penser qu’il est bien plus facile, dans la perspective d’un accord international, de s’engager à atteindre un objectif d’intensité en carbone, plutôt qu’un niveau absolu d’augmentation ou de diminution des émissions. C’est vrai dans une certaine mesure, car cela couvre le risque d’une forte croissance des émissions liée à une forte croissance économique. Mais le risque inverse existe aussi. Et si la croissance chinoise est inférieure à 8% par an pendant la période 2005-2020, il sera très difficile pour la Chine de parvenir à une diminution de 40 à 45% de l’intensité en carbone.

jeudi 5 novembre 2009

L'iddri à Barcelone: Les Etats-unis : entre législation domestique et négociation internationale

Nous avons maintenant la quasi-certitude que le Congrès américain n’aura pas adopté de loi sur la réduction des émissions de GES avant Copenhague. La chambre des représentants examine toujours le projet de loi Waxman-Markey, et le Sénat le projet de loi Kerry-Boxer. Mais la législation ne sera sans doute pas adoptée avant Avril 2010. Ceci complique indéniablement la négociation internationale et introduit une incertitude supplémentaire concernant la nature de l’accord qu’il est possible d’obtenir à Copenhague. Dans ce contexte, certains affirment que Copenhague pourrait être une négociation sur les règles (la nature des engagements de chacun), la négociation sur les chiffres (de réductions d’émissions et de financement) étant repoussée à plus tard (à Mexico en Décembre 2010 ou un peu avant). Même si cette approche paraît faire sens intellectuellement, il est peu probable qu’elle soit possible politiquement. En effet, les pays en développement sont essentiellement demandeurs d’engagements chiffrés de la part des pays développés, et sont potentiellement offreurs sur les règles (notamment de mesure, notification et vérification de leurs propres actions). Une telle approche serait donc sans doute déséquilibrée aux dépens des pays en développement.

Toutefois, le fait que le Congrès n’ait pas adopté la législation avant Copenhague ne veut pas nécessairement dire qu’il ne sera pas possible d’avoir de chiffres concernant les engagements de réductions d’émissions à court terme (2020) des pays développés. L’accord de Copenhague pourrait fixer, en plus des engagements individuels pour tous les pays développés à l’exception des Etats-Unis, un objectif – précis ou une fourchette – collectif de réductions d’émissions pour les pays développés, ce qui fixerait implicitement le niveau d’engagement – précis ou une fourchette – des Etats-Unis. Cela ne veut même pas dire que les Etats-Unis ne pourront pas s’engager sur un chiffre à Copenhague. Le Président Obama pourrait donner un mandat à ses négociateurs pour négocier un engagement chiffré - précis ou une fourchette – sans attendre que la législation soit bouclée. Il faut sur ce point signaler que les débats aux Etats-unis portent plus sur la répartition interne du fardeau de réduction des émissions (entre Etats agricoles, charbonniers etc…) et sur le détail des règles que sur le niveau absolu de réduction des émissions, qui a même augmenté en passant de la Chambre des Représentants (Waxman-Markey) au Sénat (Kerry-Boxer). Mais, étant donné le capital politique que le Président Obama doit dépenser sur la réforme du système de santé, et les deux élections partielles perdues par les démocrates, cela ne lui laisse pas forcément les marges de manœuvre suffisantes.

Mais au-delà des chiffres, c’est la question de la nature de l’engagement des Etats-Unis dans le cadre du futur régime climatique pose toujours problème. La remise en cause de Kyoto par les Américains est sans doute encore plus fondamentale qu’anticipée. Les Américains ne s’opposent pas seulement à l’existence d’un mécanisme de sanctions international, ils s’opposent à ce qui fait l’ossature même du Protocole de Kyoto (PK): les Unités de Quantité Attribuées (UQA). Il s’agit en fait d’une unité de mesure commune qui fixe le budget carbone à ne pas dépasser sur la période d’engagement pour les pays ayant ratifié le PK. Les Etats-Unis avancent trois arguments techniques et un argument politique pour justifier leur opposition.

Premièrement, la législation américaine ne prévoit pour l’instant de couvrir qu’environ 85% des émissions nationales, et pas la totalité. Dans Kyoto, les objectifs de réduction d’émissions sont à l’échelle de l’économie toute entière. Deuxièmement, le système de plafonnement et échange de quotas prévoit pour l’instant le recours possible à l’emprunt de quotas sur les périodes futures. Ceci n’est pas compatible avec l’existence d’un budget carbone sur une période d’engagement. Enfin, la législation prévoit pour l’instant un recours possible à des offsets non pas définis internationalement (dans le cadre de l’accord à Copenhague) mais nationalement (par leur Agence de Protection de l’Environnement). Ceci n’est pas compatible avec les marchés carbone du PK.

De ces trois oppositions techniques, c’est sans doute la dernière qui est la plus sérieuse. Les Américains ont en fait deux principales exigences, qui peuvent paraître contradictoires, qui expliquent le fait qu’ils veulent définir nationalement leurs offsets. Premièrement, ils critiquent depuis longtemps maintenant la non additionalité des mécanismes de flexibilité du PK, et notamment le Mécanisme de Développement Propre (MDP). Deuxièmement, ils souhaitent, pour pouvoir s’assurer que le recours aux offsets limite effectivement la hausse des prix sur le marché de quotas américain, que l’offre d’offsets soit suffisamment abondante. Il faut cependant signaler deux choses. Premièrement cette position américaine semble contraire à la position américaine habituellement défendue dans d’autres négociations, en faveur d’un système de règles harmonisées. Si chacun peut définir ses offsets, l’intégrité environnementale du système semble pour le moins menacée. Deuxièmement, les Américains semblent avoir une attitude différente sur le financement et sur les offsets. Sur la gouvernance des ressources financières, les Américains ont proposé de ramener les fonds climat de la Banque Mondiale sous les recommandations la Conférence des Parties (CdP) de la CCNUCC. Ils s’apprêtent donc à négocier intensément la composition du comité exécutif de ces fonds et les rôles respectifs de ce comité et de la CdP. Sur les offsets, les Etats-unis ne semblent pas prêts à conduire la même négociation internationale, et semblent préférer définir leurs propres règles.

Toutes des oppositions techniques pourraient en fait être dépassées. Le périmètre de la législation pourrait être étendu avec des politiques et mesures complémentaires. Il existe bien d’autres moyens de limiter la hausse des prix sur le marché américain que le recours à l’emprunt (valve de sécurité…). Et les Américains pourraient conduire une négociation internationale pour s’assurer de l’additionalité des offsets. Mais ces oppositions techniques cachent en fait une opposition beaucoup plus politique. Les Etats-unis refusent l’existence d’un système international qui leur assignerait un budget carbone à ne pas dépasser. C’est le A (attribuées) de UQA qui leur pose problème…

mercredi 4 novembre 2009

L'Iddri à Barcelone : Un nuage ou un mur pare-feu ?

La négociation sur les réductions d’émissions est divisée en 6 parties dans le plan d’action de Bali, qui sert de guide à la négociation jusque Copenhague. 1bi : engagement et actions de réductions d’émissions comparables des pays développés ; 1bii : actions de réductions d’émissions nationalement appropriées des pays en développement ; 1biii : réduction d’émissions liées à la déforestation ; 1biv : approches sectorielles ; 1bv : mécanismes de marché ; 1bvi : impact des mesures de réductions d’émissions. Mais en fait, les principales divergences entre les Parties à Barcelone, comme auparavant à Bangkok, ne portent pas sur un de ces points en particulier. La question clé, c’est la création – ou non – d’un chapeau au-dessus des paragraphes 1bi et 1bii dans le texte de l’accord final à Copenhague. Cela peut paraître être une question purement procédurale. Cela n’est pas du tout le cas. Il s’agit en fait de l’une des questions les plus politiques de la négociation, qui revient à poser la question de ce qui est commun et ce qui est différencié entre les pays développés et les pays en développement.

La négociation est pleine de métaphores. Ceux qui souhaitent la création de ce chapeau, essentiellement les Etats-Unis, et dans une moindre mesure le Canada et l’Australie, parlent de « nuage » (« cloud »), au-dessus des paragraphes 1bi et 1bii. Ceux qui s’y opposent, c’est-à-dire l’ensemble des pays en développement, parlent de « mur pare-feu » (« firewall ») entre les paragraphes 1bi et 1bii. Les arguments et contre-arguments des uns et des autres portent essentiellement sur 2 sujets : la conformité par rapport au principe de responsabilité commune et différencié et au plan d’action de Bali.

Les Etats-Unis et les pays en développement s’opposent sur la conformité de leurs propositions par rapport au principe fondamental de la CCNUCC : la responsabilité commune et différenciée. En fait, si l’un insiste sur les éléments communs, les autres insistent sur les éléments différenciés, et ce débat ne peut pas être tranché sur une base juridique. C’est même l’un des objets d’une négociation que de parvenir à un accord à partir d’interprétations différentes. Ensuite ils s’opposent sur la conformité de leurs propositions vis-à-vis du plan d’action de Bali. Les pays en développement affirment que le plan d’action de Bali est très clair, et qu’il sépare avec une « paroi étanche » les engagements et actions des pays développés et en développement respectivement. Ils estiment donc que tout le temps passé à discuter de ce « nuage » est en fait du temps perdu. Les Etats-Unis considèrent eux que ce n’est pas un hasard si les deux paragraphes reprennent beaucoup les mêmes termes (mesurable, notifiable et vérifiable en particulier) et ils souhaitent définir ces termes une seule fois. Ils disent de plus que la négociation s’est déjà éloignée de la structure du plan d’action de Bali, notamment en créant un groupe de contact sur le renforcement des capacités, ce qui était une demande des pays en développement.

Il y a en fait beaucoup de place pour négocier un résultat à Copenhague qui tienne compte des principales exigences des pays développés et en développement tout en ne créant pas de chapeau au-dessus des paragraphes 1bi et 1bii. Sur la question des chiffres par exemple. Pour vendre l’accord à leur opinion publique, les pays développés ont sans doute besoin que les pays en développement, et notamment les pays émergents, annoncent des actions chiffrées. Pour vendre l’accord à la leur, les pays en développement ont sans doute besoin d’affirmer qu’ils ne prennent pas les mêmes engagements que les pays développés. Ces deux exigences peuvent facilement être conciliées, si les pays en développement s’engagent à entreprendre des actions sectorielles ou programmatiques de réduction des émissions par rapport à un scénario de référence, ou de développement et diffusion des technologies décarbonées comme les énergies renouvelables, ce que certains d’entre eux font d’ailleurs. Les Etats-Unis font toutefois le jugement que, pour que l’accord soit ratifiable par leur Congrès, il faut que les engagements et actions des pays développés et en développement – des Etats-Unis et de la Chine en fait – comportent un grand nombre d’éléments communs, notamment leur nature juridique, et leurs règles de mesure, notification et vérification. Cette bataille est peut-être nécessaire pour obtenir l’engagement des Etats-Unis, mais elle ne sera pas facile à gagner.